mercredi, 19 août 2026 07:51

Wagner – La Walkyrie : le miracle retrouvé de 1961

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Wagner – La Walkyrie

Je me souviens… J’étais encore adolescent. Certains soirs d’été, tandis que la chaleur s’attardait derrière les volets, je m’enfermais dans ma chambre et tournais fébrilement le bouton de la radio jusqu’à retrouver le 89,2 de France Musique. J’attendais alors avec une impatience presque cérémonielle les retransmissions en direct du Festival de Bayreuth. Bientôt, Wagner allait envahir la pièce, repousser les murs et m’arracher pour plusieurs heures à la banalité du monde.

Ma main droite restait posée sur la touche rouge « Record » de mon magnétophone à cassette Alpage — Alpine sous d’autres latitudes. Il fallait être prêt, ne pas manquer les premières mesures, surveiller la durée de la bande et redouter cet instant cruel où la cassette arrivait en bout de course au beau milieu d’un monologue de Wotan. Mais dès que l’orchestre s’élevait de la fosse invisible de Bayreuth, un autre univers m’engloutissait : un monde de dieux épuisés, de héros condamnés, de passions interdites et de forêts traversées par le destin.

Tout cela appartient désormais à un temps disparu. Je n’écoute plus France Musique ; la FM est mal reçue ici, chez Opus 51, et entendre ces grandes représentations réduites à quelque flux MP3 diffusé sur Internet demeure, pour moi, au-dessus de mes forces. Il existe des accommodements avec la modernité auxquels même un audiophile pourtant raisonnablement civilisé ne saurait consentir.

Au fil des années, mon Wagner s’était ainsi peu à peu resserré autour de Parsifal, devenu une sorte de refuge spirituel, un territoire familier où je revenais régulièrement. Puis, il y a quelques mois, j’ai mis la main sur les fichiers de cette Walkyrie dirigée par Erich Leinsdorf, dans la restauration réalisée par HDTT en 24 bits/352,8 kHz.

Lien de téléchargement : HDTT Wagner - Walkyrie

Dès les premières minutes, quelque chose s’est rouvert.

Était-ce la puissance de l’interprétation ? La présence presque physique des voix de Birgit Nilsson, Jon Vickers, Gré Brouwenstijn et George London ? Était-ce ce transfert numérique d’un naturel saisissant, qui préserve intacte la chair analogique de l’enregistrement sans la polir, la durcir ni chercher à la rajeunir artificiellement ? Sans doute tout cela à la fois. Mais il y avait davantage : derrière les voix et l’orchestre revenaient les nuits d’été, la lumière tamisée de ma chambre, le souffle de la FM et cette main d’adolescent suspendue au-dessus d’une touche rouge.

Alors les souvenirs ont afflué par vagues. Avec eux est revenu mon amour pour cette musique immense, capable de faire trembler les murs autant que les certitudes. Depuis cette redécouverte, j’ai dû écouter cet enregistrement plus d’une vingtaine de fois — ce qui, pour une œuvre dépassant largement les trois heures, relève moins de la simple curiosité discographique que d’un véritable envoûtement.

Cette Walkyrie m’est devenue magique. Non seulement parce qu’elle ressuscite une interprétation exceptionnelle, mais parce qu’elle abolit, le temps d’une écoute, les décennies écoulées. À chaque fois que l’orchestre de Leinsdorf s’élève, je ne suis plus tout à fait ici, ni tout à fait aujourd’hui. Je retrouve Bayreuth, le 89,2 de France Musique et l’adolescent que j’étais, prêt à laisser Wagner envahir sa chambre — et, avec elle, toute sa vie.

Wagner Walkyrie petit

 

1961 : une "Walkyrie" au croisement de RCA et de Decca

Cette Walkyrie fut enregistrée à Londres, dans le vaste Walthamstow Assembly Hall, au cours de plusieurs séances organisées du 9 au 16, puis les 18 et du 20 au 23 septembre 1961. L’enregistrement était produit par Erik Smith et confié à Kenneth Wilkinson, l’un des plus grands ingénieurs du son de l’histoire de Decca. Bien que réalisée par une équipe britannique, la production était destinée à RCA Victor dans le cadre d’un accord entre les deux maisons de disques. RCA pouvait ainsi enregistrer à Londres avec les orchestres, les techniciens et parfois les artistes réunis par Decca ; les droits de ces productions devaient ensuite revenir à la firme anglaise.

Le coffret parut en 1962 sous la référence RCA Victor LDS-6706, dans la prestigieuse collection Soria. Cinq disques, un coffret luxueux recouvert de tissu, un livret abondamment illustré, le livret allemand accompagné d’une traduction anglaise et plusieurs textes, dont un essai signé par Leinsdorf lui-même : RCA ne traitait manifestement pas cette production comme une aimable distraction wagnérienne destinée à meubler quelques longues soirées d’hiver.

Il s’agissait surtout de la première intégrale de "Die Walküre" publiée en stéréo. Il existait certes déjà la captation stéréophonique réalisée par Decca à Bayreuth en 1955 sous la direction de Joseph Keilberth, mais celle-ci demeura enfermée dans les archives pendant un demi-siècle et ne fut commercialisée qu’en 2006. En 1962, la *Walkyrie* de Leinsdorf ouvrait donc réellement une nouvelle ère : celle où le drame wagnérien pouvait enfin se déployer entre les deux enceintes d’une installation domestique.

Une distribution presque indécente

La distribution réunie par RCA laisse aujourd’hui quelque peu rêveur. Birgit Nilsson incarne Brünnhilde ; Jon Vickers, Siegmund ; Gré Brouwenstijn, Sieglinde ; George London, Wotan ; Rita Gorr, Fricka ; David Ward, Hunding. Les huit Walkyries elles-mêmes sont confiées à des chanteuses de premier plan, parmi lesquelles Josephine Veasey, Marie Collier et Margreta Elkins.

Ces artistes ne sont pas seulement de grands noms rassemblés sur une pochette. La plupart se trouvent alors au sommet de leurs moyens. Nilsson possède encore toute la fraîcheur insolente de son aigu, Vickers chante Siegmund avec une intensité presque animale, tandis que Brouwenstijn apporte à Sieglinde une humanité chaleureuse et profondément féminine. George London n’a peut-être pas toutes les nuances crépusculaires de Hans Hotter, mais son Wotan possède une autorité, une noirceur et une stabilité vocale impressionnantes.

Seul le Hunding de David Ward paraît parfois manquer de menace. À côté du granit de Gottlob Frick chez Solti ou de l’obscurité de Martti Talvela chez Karajan, il semble presque disposé à offrir une seconde tasse de café à Siegmund avant de l’envoyer dormir. Cette relative bienveillance involontaire demeure cependant une réserve mineure face à l’homogénéité exceptionnelle de l’ensemble.

Erich Leinsdorf : Wagner sans graisse superflue

Erich Leinsdorf n’abordait évidemment pas cette partition en touriste. Né à Vienne en 1912, assistant de Bruno Walter et d’Arturo Toscanini à Salzbourg, il avait fait ses débuts au Metropolitan Opera dès 1938 avant de devenir, l’année suivante, responsable du répertoire allemand de la maison. En 1961, il préparait également la reprise intégrale du Ring au Met.

Ce retour approfondi à la partition modifia sa perception de l’œuvre. Leinsdorf expliqua dans le livret original qu’il avait longtemps admiré la musique du Ring davantage que son théâtre. En reprenant l’ensemble de la Tétralogie, il découvrit au contraire derrière l’appareil mythologique une succession de situations profondément humaines : le mariage imposé de Sieglinde, le conflit conjugal opposant Fricka à Wotan, l’éveil de la compassion chez Brünnhilde et l’impossibilité, même pour un dieu, d’échapper aux lois qu’il a lui-même instituées.

Leinsdorf refusait par ailleurs les coupures alors couramment pratiquées dans Wagner. Pour lui, retrancher quelques pages revenait à blesser l’architecture même du drame. Cette *Walkyrie* est donc donnée dans son intégralité, sans raccourci ni aménagement destiné à soulager les micros, les chanteurs ou l’emploi du temps de l’auditeur.

Sa direction demeure vive, tendue, claire et remarquablement théâtrale. Elle avance sans précipitation mais ne s’abandonne jamais à cette pesanteur cérémonielle dont certains chefs ont parfois cru devoir recouvrir Wagner. Le premier acte brûle d’un érotisme à peine contenu ; le deuxième maintient la tension malgré les longs récits de Wotan ; le troisième possède une violence et un mouvement qui font de la célèbre Chevauchée autre chose qu’un simple défilé de cuivres héroïques.

Le London Symphony Orchestra répond avec une énergie superbe. Leinsdorf ne cherche ni l’hédonisme orchestral de Karajan ni les effets cinématographiques de Solti. Il privilégie la continuité du discours, la respiration dramatique et la lisibilité des motifs. Sous sa direction, l’orchestre ne commente pas le drame : il en révèle les pensées secrètes.

Une réception enthousiaste… avant l’ombre de Solti

À sa sortie, l’enregistrement fut très favorablement accueilli. Gramophone salua une lecture passionnante, éloquente et constamment vivante, soulignant aussi bien la qualité du London Symphony Orchestra que la jeunesse touchante de Gré Brouwenstijn, la splendeur de Nilsson et la valeur de ses partenaires. La revue britannique Records and Recordings parla pour sa part d’un véritable triomphe et attribua une grande part de la réussite à Leinsdorf, notamment pour sa capacité à maintenir l’intérêt sur l’ensemble de cette immense fresque.

Cette Walkyrie ne fut donc ni incomprise ni rejetée. Elle fut même immédiatement reconnue comme une réussite majeure. Mais elle allait bientôt rencontrer un adversaire dont la puissance ne tenait pas uniquement à la musique : le Ring de Georg Solti.

Lorsque Decca acheva sa Tétralogie avec Die Walküre, enregistrée en 1965 et publiée l’année suivante, la maison disposait enfin d’un cycle complet, produit par John Culshaw comme une véritable superproduction sonore. Le prestige du Philharmonique de Vienne, la distribution, la spectaculaire mise en scène stéréophonique et l’ampleur de la promotion finirent par imposer le Ring de Solti comme la référence presque officielle.

Les droits de l’enregistrement Leinsdorf étant entre-temps revenus à Decca, celui-ci se retrouva dans une situation assez singulière : son propre propriétaire avait davantage intérêt à promouvoir la nouvelle Walkyrie de Solti que son ancienne concurrente enregistrée pour RCA. Régulièrement rééditée en vinyle puis en CD, notamment sous les références Decca 430 391-2 et dans la collection « Rouge Opéra », la version Leinsdorf resta disponible sans bénéficier du même récit publicitaire ni de la même aura.

Le temps lui a pourtant rendu justice. Plusieurs critiques contemporains la considèrent désormais comme l’une des plus grandes Walkyries jamais enregistrées, voire comme la meilleure version de studio. En 2023, une étude comparative de MusicWeb International la plaçait au-dessus de Solti sur plusieurs points : l’incarnation de Vickers, la fermeté de George London, l’intensité de la direction et le naturel de l’équilibre entre les chanteurs et l’orchestre.

HDTT : retirer la poussière sans effacer le temps

La restauration proposée en 2023 par High Definition Tape Transfers donne aujourd’hui une nouvelle jeunesse à cet enregistrement. Le transfert numérique a été réalisé par Robert Witrak, tandis que la restauration a été menée avec John H. Haley de Harmony Restorations.

Le travail a été effectué à partir d’un master DSD256, ensuite édité en DXD — PCM à 352,8 kHz — avant la création des différents fichiers proposés par HDTT : DSD64, DSD128, DSD256, DXD, FLAC 24 bits/192 kHz et 24 bits/96 kHz. Une précision s’impose néanmoins : HDTT ne documente pas clairement la nature ni la génération exacte de la bande analogique ayant servi au transfert. Il serait donc imprudent de parler de « bande master originale » sans autre preuve.

La restauration ne s’est pas limitée à augmenter la définition numérique. John Haley a constaté que les éditions RCA et les précédentes rééditions Decca tournaient environ 1,2 % trop vite, avec pour conséquence une hauteur légèrement trop élevée. Cette erreur, vraisemblablement présente sur le master monté ayant servi aux éditions antérieures, a été corrigée. Une réduction de bruit modérée a également été appliquée, avec le souci de préserver l’ambiance du Walthamstow Assembly Hall et de ne pas aspirer, avec le souffle, toute la vie de l’enregistrement.

La revue audiophile Positive Feedback a accueilli cette édition avec un enthousiasme presque aussi débordant que celui de votre serviteur. Elle en souligne la clarté, la stabilité tonale, la dynamique et surtout l’intelligibilité des voix : les mots, les inflexions et les intentions dramatiques apparaissent avec une évidence nouvelle. Le critique Rushton Paul classe cette édition parmi les deux ou trois Walkyries indispensables.

Cette restauration ne cherche pourtant pas à faire passer 1961 pour 2023. Elle conserve la douceur des timbres, la continuité des matières et la profondeur naturelle d’une grande prise de son analogique. Elle ne découpe pas artificiellement chaque pupitre, ne projette pas les voix à quelques centimètres de l’auditeur et ne transforme pas les cuivres en démonstration de dynamique. Elle laisse simplement apparaître ce que Kenneth Wilkinson avait enregistré : des chanteurs dans un espace, un orchestre derrière eux et de l’air entre les deux.

C’est probablement ce respect qui rend le fichier 24 bits/352,8 kHz si troublant. La haute définition ne vient pas moderniser l’enregistrement ; elle nous permet au contraire d’entendre plus fidèlement son âge, sa matière et son humanité.


Les autres grandes "Walkyries"

Chercher une version unique et définitive de La Walkyrie reste une entreprise aussi raisonnable que vouloir faire tenir le Walhalla dans une salle d’écoute de vingt mètres carrés. Quelques enregistrements constituent néanmoins des repères incontournables.

Wilhelm Furtwängler – Vienne, 1954

Furtwangler

La dernière grande production lyrique de Furtwängler fut enregistrée en studio avec le Philharmonique de Vienne. Le son monophonique accuse naturellement son âge, mais la direction possède une respiration, une tension métaphysique et une liberté que personne n’a vraiment reproduites. Martha Mödl, Leonie Rysanek et Ludwig Suthaus y vivent le drame plus qu’ils ne l’interprètent. Pour comprendre la dimension tragique et crépusculaire de l’œuvre, cette version demeure essentielle.

Joseph Keilberth – Bayreuth, 1955

Captée en stéréo par Decca mais publiée seulement en 2006, cette représentation réunit Hans Hotter, Astrid Varnay, Wolfgang Windgassen, Gré Brouwenstijn et Josef Greindl. On y entend le véritable son de Bayreuth, son orchestre invisible et cette fusion particulière entre la fosse et la scène. La prise de son n’a pas la perfection d’un studio, mais l’atmosphère théâtrale et la distribution en font l’un des témoignages majeurs du Wagner d’après-guerre.

Georg Solti – Vienne, 1965

Solti

La référence historique la plus célèbre. Birgit Nilsson, Hans Hotter, Régine Crespin, James King, Christa Ludwig et Gottlob Frick sont accompagnés par le Philharmonique de Vienne. La réalisation Decca possède une ampleur et une puissance spectaculaires, aujourd’hui magnifiées par les restaurations les plus récentes. Solti dirige avec une énergie irrésistible, même si l’ensemble peut parfois paraître plus démonstratif et moins intimement humain que Leinsdorf.

Herbert von Karajan – Berlin, 1966

Karajan

Karajan prend presque le contrepied de Solti. Sa Walkyrie est plus intérieure, plus sensuelle et parfois proche de la musique de chambre. Le Philharmonique de Berlin déploie des couleurs somptueuses autour de Jon Vickers, Gundula Janowitz, Thomas Stewart et Régine Crespin. La distribution possède moins de puissance brute que celle de Leinsdorf, mais l’orchestre révèle une quantité extraordinaire de détails et de demi-teintes.

Karl Böhm – Bayreuth, 1967

Böhm choisit l’urgence et le théâtre. Sa direction rapide, nerveuse et parfois fébrile emporte tout sur son passage. Birgit Nilsson y retrouve Brünnhilde aux côtés de James King, Leonie Rysanek et Theo Adam. La prise de son en public ne possède pas le raffinement des grandes productions de studio, mais l’électricité de la représentation compense largement ses limites.

Daniel Barenboim – Bayreuth, 1992

Avec John Tomlinson, Anne Evans, Poul Elming et Nadine Secunde, Barenboim propose une lecture fluide, puissante et profondément théâtrale. Elle bénéficie d’un son moderne et de l’acoustique singulière du Festspielhaus. La production scénique de Harry Kupfer, également disponible en vidéo, en renforce encore la cohérence dramatique.

Marek Janowski – Berlin, 2012

Marek Janowski

Pour qui souhaite une captation moderne en haute définition et en multicanal, la version Pentatone constitue un choix intéressant. L’orchestre de la Radio de Berlin est magnifiquement enregistré, avec beaucoup de clarté et un équilibre naturel. La distribution — Petra Lang, Tomasz Konieczny, Robert Dean Smith et Melanie Diener — n’atteint sans doute pas le firmament vocal des années 1950 et 1960, mais la lecture de Janowski demeure construite, lisible et musicalement très solide.

Une conjonction devenue impossible ?

Aucune de ces versions ne rend les autres inutiles. Furtwängler révèle l’abîme, Keilberth restitue Bayreuth, Solti bâtit un théâtre sonore, Karajan contemple la partition de l’intérieur, Böhm l’embrase et Barenboim lui rend sa modernité dramatique.

Mais Leinsdorf occupe une place particulière. Il bénéficie à la fois d’une distribution presque idéale, de chanteurs encore au sommet de leurs moyens, d’un orchestre incandescent, d’un chef connaissant le théâtre wagnérien de l’intérieur et d’une prise de son réalisée par Kenneth Wilkinson à l’aube de la grande stéréophonie.

La restauration HDTT ne transforme pas cet enregistrement en document contemporain. Elle accomplit quelque chose de plus précieux : elle retire la vitre qui nous en séparait. Derrière elle, 1961 n’a pas pris une ride. Les dieux sont toujours condamnés, les amants toujours perdus et Brünnhilde s’apprête encore à désobéir.

Il suffit d’appuyer sur « lecture ». Autrefois, la touche était rouge.

 

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